Uncultured - Formes d'illustration

L’art du scandale : 5 œuvres qui ont choqué leur époque

  • Incontournables
  • 10 Janvier 2022
  • 10 min

Du salon des refusés à la cancel culture, l’art émerveille autant qu’il choque : entre indignation et avant-gardisme, zoom sur 5 œuvres qui ont fait scandale.

Uncultured - L’art du scandale : 5 œuvres qui ont choqué leur époque

Gustave Courbet, L’Origine du monde

Elle est l’œuvre du scandale par excellence : une femme dénudée et un plan serré sur ses cuisses écartées, guidant fatalement le regard du spectateur vers l’intimité de cette muse sans visage. 

Par son sujet même, le tableau est une provocation assumée et un remarquable pied-de-nez à la censure de son époque. On reproche à Courbet de s’être écarté des représentations traditionnelles du nue et de la féminité, privant son tableau de toute dimension historique et le transformant ainsi, aux yeux de ses contemporains, en un simple élément pornographique. 

Courbet a peint un sexe anatomique et non pas une féminité mythologique lissée et conforme aux standards académiques : son réalisme dérange.

Considérée comme scandaleuse, l’œuvre a longtemps été cachée par ses propriétaires successifs. Malgré tout, plusieurs individus, hostiles ou non à Courbet, ont croisé la route de sa création sulfureuse, nourrissant de leurs lettres et commentaires le mystère planant autour de celle que l’on tentait de dissimuler : 

« Tout ce que l’on peut exiger d’un homme en dehors des grands principes de morale auxquels nul ne doit faillir, c’est de respecter l’art qu’il professe. […] Or, ce devoir élémentaire qui constitue la probité professionnelle, le peintre Courbet y a manqué. 

Pour plaire à un musulman qui payait ses fantaisies au poids de l’or, et qui, pendant quelque temps, eut à Paris une certaine notoriété due à ses prodigalités, Courbet, ce même homme dont l’intention avouée était de renouveler la peinture française, fit un portrait de femme difficile à décrire. Dans le cabinet de toilette du personnage étranger, on voyait un petit tableau caché sous un voile vert. Lorsque l’on écartait le voile, on demeurait stupéfait d’apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, émue et convulsée, remarquablement peinte, reproduite con amore, ainsi que disent les Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme. […]

L’homme qui, pour quelques écus, peut dégrader son métier jusqu’à l’abjection, est capable de tout. […] Il est un mot qui sert à désigner les gens capables de ces sortes d’ordures, dignes d’illustrer les œuvres du marquis de Sade, mais ce mot, je ne puis le prononcer devant le lecteur, car il n’est utilisé qu’en charcuterie. »

DU CAMP Maxime, Les Convulsions de Paris, Paris, Hachette, 1881, tome II
Gustave Courbet, L’origine du monde, 1866

Ce n’est qu’en 1988 que le tableau sera pour la première fois exposé officiellement, soit 120 ans après sa réalisation.

Mais l’Origine du monde n’a jamais cessé de scandaliser. En 1994, Jacques Henric fit de la toile la couverture de son roman, Adorations perpétuelles : l’ouvrage fut retiré de nombreuses librairies Françaises. 

Plus récemment, en 2014, la performeuse Deborah de Robertis se place sous la toile dans la même position que la modèle de Courbet.

Aujourd’hui encore censurée par Facebook, l’œuvre ne cesse d’interroger la place de la nudité féminine et de sa représentation dans l’inconscient collectif et le monde de l’art.

Pour en savoir plus : Thierry Savatier, L’origine du monde – Histoire d’un tableau de Gustave Courbet – 5ème édition augmentée, 2019, Bartillat

Édouard Manet, Olympia

Olympia est un tableau d’Édouard Manet, peint en 1863 et s’inspirant ouvertement de la Vénus d’Urbin du Titien. L’œuvre est exposée pour la première fois au Salon de 1865 et, malgré les ressemblances frappantes entre Olympia et la Vénus d’Urbin, la pilule ne passe pas : la déesse est devenue prostituée.

Au milieu du XIXe siècle, le nu est admissible s’il s’inscrit dans un contexte exotique ou mythologique. Ce n’est pas le cas ici. Cette femme se montre volontairement nue, fixant le spectateur d’un regard considéré alors comme aguicheur, depuis un décor qui n’a rien de divin. 

Les idéaux du romantisme et la fausse pudeur de l’époque se heurtent à la modernité du réalisme naissant, comme cela avait été le cas pour Courbet. Le drame se répète.

Edouard Manet, Olympia, 1863

Marcel Duchamp, Fontaine

En 1917, la Société des artistes indépendants de New York, dont Marchel Duchamp est alors membre directeur, organise sa toute première exposition. Le principe est simple : le collectif autorise tout membre à exposer l’objet de son choix, moyennant un tarif de six dollars. En principe, aucun artiste ne pouvait être refusé.

Comme œuvre, Duchamp envoie Fontaine, un urinoir en porcelaine sous le pseudonyme de « R. Mutt ». L’artiste s’acquitte anonymement des six dollars mais l’objet se voit refuser l’accès au salon. Pour les collaborateurs de Duchamp, il ne s’agit pas d’une œuvre d’art mais d’un plagiat, d’un objet « immoral et vulgaire ».

Marcel Duchamp, Fontaine, 1917 – © www.centrepompidou.fr

Entreposé dans l’ombre de la salle principale, l’urinoir se perd avant de réapparaître des années plus tard (et avec succès) en 1945, dans une galerie new-yorkaise. Le concept du ready-made est ainsi né : on assigne l’étiquette d’œuvre d’art à des objets préexistants, manufacturés et issue ou non de la vie courante. 

Duchant, sans dévoiler son identité, avait alors parlé de sa démarche en ces termes :

« Que M. Mutt ait fabriqué la fontaine de ses propres mains ou non est sans importance. Il l’a choisie. Il a pris un article courant de la vie quotidienne et l’a placé de telle sorte que sa signification utilitaire disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue – il a créé une pensée nouvelle pour cet objet. »

Marcel Duchamp

Dans son Dictionnaire abrégé du surréalisme, André Breton définit un ready-made comme : « un objet ordinaire promu à la dignité d’un objet d’art par le simple choix de l’artiste. » 

Cette nouvelle pratique a totalement bouleversé le paradigme classique de l’œuvre d’art, la conceptualisation et le nommage primant alors sur la virtuosité de l’artiste et la monumentalité physique de la pièce. Fontaine a ainsi profondément marqué le monde de l’art, non pas en rendant Duchamp célèbre, mais en donnant à l’art contemporain et conceptuel un terreau fertile à leur épanouissement.

Paul McCarthy, Tree

2014, 41e édition de la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) à Paris : l’artiste Paul McCarthy expose son œuvre Tree, une structure verte à la forme subjective, sur la luxueuse place Vendôme. Quelques heures après son installation, le web s’affole et Paris s’indigne. Le gigantesque sapin sera vandalisé et dégonflé quelques jours plus tard. McCarthy sera même physiquement agressé par l’un de ses détracteurs. 

Paul McCarthy, Tree ©Getty Images

L’artiste n’en était pas à son coup d’essai. En 2008, il avait déjà fait polémique avec une autre structure gigantesque représentative de son mauvais goût assumé : Complex Shit, un excrément gonflable de la taille d’une maison. Présenté à Berne pour la première fois, le vent a projeté la sculpture à 200m de son emplacement initial, ravageant une ligne à haute tension sur son passage…

Maurizio Cattelan, Comedian

De Fontaine au sulfureux “sapin” de McCarty, les artistes n’ont cessé de remettre en cause la définition classique de l’œuvre d’art. Aujourd’hui encore, cette question reste ouverte : en 2019, Comedian de Maurizio Cattelan, une banane scotchée sur un mur blanc, a été vendu à 120 000 dollars à un collectionneur privé lors du salon Art Basel à Miami.

Il n’en fallait pas moins pour offusquer le monde entier, mobiliser les opposants à l’art contemporain et transformer l’idée de Cattelan en un objet viral sur internet.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là… 

Le 7 décembre 2019, David Datun, un autre artiste présent sur le salon, a dévoré la prestigieuse banane ! Il a d’ailleurs nommé cette performance Hungry Artist

Cattelan affirmera d’ailleurs que cette version de l’œuvre (il en existe trois), bien que dévorée par son collègue de salon, existe toujours. Même si le fruit est comestible, périssable et interchangeable, les symboles qui lui sont associés sont quant à eux éternels. L’idée de l’artiste restera elle aussi unique et gravée dans les mémoires.

Un bel exemple d’art post-duchampien ou le concept prime une nouvelle fois sur l’oeuvre en elle-même : 120 000 dollar, c’est le prix d’un concept et non pas d’une banane et d’un bout de chattertonne. Un certificat d’authenticité a d’ailleurs accompagné chaque œuvre vendue, ce dernier précisant également comme le nouveau propriétaire se devait de remplacer le fruit tous les dix jours… 

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